Quand certains lieux semblent avoir une mémoire
Il y a des maisons dans lesquelles on entre et où l'on se sent immédiatement bien.
Et puis il y en a d'autres.
On ne saurait pas vraiment expliquer pourquoi, mais quelque chose dérange. Ce n'est pas forcément de la peur. C'est plus subtil. Une impression d'être de trop. Comme si les murs eux-mêmes nous observaient.
C'est exactement ce que Sophie m'a dit la première fois qu'elle m'a appelée :
— « Christelle, je crois que cette maison ne veut pas de nous. »
Au départ, pourtant, cette maison était leur coup de cœur.
Une vieille bâtisse en pierre, rénovée juste ce qu'il fallait, avec de grandes fenêtres donnant sur le jardin et un magnifique escalier en bois menant à l'étage.
Sophie et son compagnon avaient attendu plusieurs années avant de pouvoir acheter. Lorsqu'ils avaient reçu les clés, ils étaient persuadés d'avoir trouvé la maison dans laquelle ils allaient rester longtemps.
Les premiers jours s'étaient parfaitement déroulés.
Puis leur chat avait commencé à avoir un comportement étrange.
Chaque soir, il s'installait au pied de l'escalier.
Il regardait en haut.
Immobile.
Parfois pendant plusieurs minutes.
Sophie l'appelait. Il tournait la tête vers elle, puis regardait de nouveau l'étage.
Mais il refusait de monter.
Ils avaient d'abord plaisanté.
— « Il y a sûrement un fantôme là-haut. »
Quelques jours plus tard, ils ne plaisantaient plus.
La porte
Au bout du couloir de l'étage se trouvait une petite chambre qu'ils n'utilisaient pas encore.
Sophie avait pris l'habitude de fermer sa porte.
Pourtant, presque tous les matins, elle la retrouvait entrouverte.
Son compagnon pensait qu'elle oubliait simplement de la fermer.
Alors un soir, elle vérifia.
Elle ferma la porte.
Elle descendit.
Une heure plus tard, elle remonta.
La porte était ouverte.
Pas grande ouverte.
Juste suffisamment pour laisser apparaître l'obscurité de la pièce.
Elle la referma immédiatement.
Cette nuit-là, elle dormit mal.
Puis vint l'odeur.
Une odeur très particulière apparaissait parfois dans le couloir.
Une odeur de fleurs anciennes, légèrement poudrée.
Elle pouvait disparaître pendant plusieurs jours puis revenir brutalement, toujours près de cette chambre.
Ils cherchèrent une explication : vieux meuble, bois, humidité, produit laissé par les anciens propriétaires…
Rien.
Et puis, une nuit, Sophie se réveilla.
Il était un peu plus de trois heures du matin.
Elle entendait quelqu'un marcher.
Au-dessus de leur chambre.
Des pas lents.
Quelques secondes de silence.
Puis de nouveau trois ou quatre pas.
Son compagnon dormait à côté d'elle.
Le chat était couché au pied du lit.
Il avait lui aussi entendu.
Ses oreilles étaient dressées et ses yeux fixaient le plafond.
Le problème était simple :
il n'y avait rien au-dessus de leur chambre.
Seulement une partie du grenier qu'ils n'utilisaient jamais.
C'est à partir de cette nuit que Sophie commença à ne plus se sentir chez elle.
Lorsque je suis entrée dans la maison
Quelques semaines plus tard, elle m'a demandé de venir.
Elle ne m'avait volontairement donné que très peu de détails.
Je préfère souvent fonctionner ainsi.
Je suis entrée.
Le rez-de-chaussée ne m'a rien évoqué de particulier.
Puis j'ai posé le pied sur la première marche de l'escalier.
Et là, mon ressenti a changé.
Ce n'était pourtant pas une sensation menaçante.
Je ne ressentais ni colère ni volonté de faire partir les occupants.
Je ressentais surtout…
une immense tristesse.
En arrivant à l'étage, je me suis dirigée naturellement vers le fond du couloir.
Sophie était derrière moi.
Je me suis arrêtée devant une porte.
— « C'est cette pièce ? »
Elle m'a regardée sans répondre tout de suite.
Puis elle a simplement dit :
— « Oui. »
Lorsque je suis entrée, une image m'est venue presque immédiatement.
Une femme.
Pas très âgée.
Assise près d'une fenêtre.
Et surtout une phrase extrêmement claire :
« J'attends qu'il revienne. »
Je ne savais absolument pas ce que cela signifiait.
J'ai demandé à Sophie si elle connaissait l'histoire de la maison.
Elle n'en savait presque rien.
Alors nous avons cherché.
Ce que nous avons découvert
Quelques semaines plus tard, Sophie m'a rappelée.
Elle avait réussi à contacter une personne âgée du village qui connaissait les anciens habitants.
Bien avant les propriétaires précédents, une femme avait vécu plusieurs décennies dans cette maison.
Son mari était parti travailler loin de chez eux.
Il devait revenir.
Mais il était mort avant de pouvoir rentrer.
Elle était restée dans la maison.
Seule.
Et d'après cette personne, elle passait énormément de temps…
dans la petite chambre donnant sur le jardin.
Celle du fond du couloir.
Elle y avait installé un fauteuil près de la fenêtre.
Et pendant longtemps, elle avait attendu.
Sophie m'a alors demandé :
— « Mais pourquoi ouvrir la porte ? Pourquoi les pas ? »
Je ne pouvais évidemment pas lui apporter une certitude.
Mais mon ressenti était très différent de celui qu'elle avait imaginé.
Cette maison ne cherchait peut-être pas à les chasser.
Cette présence non plus.
Peut-être que quelque chose était simplement resté attaché à ce lieu.
Une habitude.
Une attente.
Une histoire qui n'avait jamais vraiment trouvé sa fin.
Nous avons fait un travail symbolique dans la maison. Rien de spectaculaire : remettre de la lumière dans cette chambre, ouvrir les fenêtres, parler à voix haute et poser l'intention que chacun puisse désormais poursuivre son chemin.
Sophie a ensuite transformé la pièce.
Elle en a fait un petit bureau.
Et son chat ?
Quelques jours plus tard, elle m'a envoyé une photo.
Il dormait tranquillement…
dans le fauteuil qu'elle venait d'installer devant la fenêtre.
Depuis, la porte ne s'est plus ouverte toute seule.
Quant aux pas dans le grenier, Sophie ne les a plus jamais entendus.
Certaines maisons gardent-elles quelque chose de ceux qui y ont vécu ?
Je n'ai pas la prétention d'en apporter la preuve.
Mais après toutes ces années à travailler avec mes ressentis, j'ai appris une chose :
ce qui nous fait peur n'est pas toujours là pour nous faire du mal.
Parfois, derrière une manifestation étrange, il y a simplement une histoire qui demande à être entendue.
— Christelle, Bulle de Marie-Louise
© Bulle de Marie-Louise – Les Chroniques de l’invisible
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