Il y a des présences qui s’imposent avec force.
Et puis il y en a d’autres qui arrivent presque sur la pointe des pieds.
Celles que l’on pourrait facilement ne pas remarquer.
Cette histoire est celle d’une petite fille.
Une enfant dont personne ne m’avait parlé.
Et pourtant, dès que je suis entrée dans cette maison, elle était là.
Je vais appeler la femme qui m’avait contactée Élodie.
Elle vivait avec son fils adolescent dans une maison familiale qu’elle avait récupérée quelques années auparavant.
Lorsqu’elle m’appela, ce n’était d’ailleurs pas pour parler de médiumnité.
Elle était surtout inquiète pour son fils.
Depuis plusieurs semaines, il dormait mal.
Il se réveillait régulièrement au milieu de la nuit avec l’impression d’avoir entendu quelqu’un marcher dans le couloir.
Plus étrange encore, il disait parfois entendre une enfant fredonner.
Élodie avait d’abord pensé à des bruits provenant de l’extérieur.
Puis à la télévision d’un voisin.
Elle avait même imaginé que son fils lui faisait une mauvaise blague.
Jusqu’au soir où elle avait entendu, elle aussi, quelques notes.
Très doucement.
Comme une petite fille qui chanterait dans une autre pièce.
Elle m’avait donc demandé de venir.
Je me souviens parfaitement de mon arrivée.
La maison était lumineuse, agréable.
Rien de pesant.
Rien qui puisse donner cette impression de « maison hantée » que l’on imagine dans les films.
Élodie m’ouvrit la porte.
Nous échangeâmes quelques mots dans l’entrée.
Et pendant qu’elle me parlait…
mon regard fut attiré derrière elle.
Au bout du couloir.
Une petite fille.
Je ne la voyais pas comme je voyais Élodie.
C’était davantage une image qui s’imposait à moi.
Elle devait avoir sept ou huit ans.
Des cheveux plutôt foncés.
Une robe claire.
Et surtout…
des chaussures rouges.
Ce détail était incroyablement précis.
Je regardai Élodie.
— Il y a eu une petite fille dans cette maison ?
Elle fronça les sourcils.
— Une petite fille ?
— Oui. Environ sept ou huit ans.
Elle réfléchit.
— Pas que je sache.
Je ne lui en dis pas davantage.
Je préférais continuer.
Nous avançâmes dans le couloir.
À mesure que je m’approchais de l’endroit où j’avais perçu l’enfant, une mélodie commença à me venir.
Quelques notes.
Toujours les mêmes.
Je me mis presque inconsciemment à les fredonner.
Élodie s’arrêta net.
— C’est ça.
— Quoi ?
— C’est ce que mon fils entend.
Je lui demandai si elle connaissait cette mélodie.
Elle secoua la tête.
Non.
Son fils non plus.
Nous entrâmes dans le salon.
La sensation de présence disparut presque complètement.
Je ne ressentais rien d’inquiétant.
Au contraire.
L’enfant me donnait une impression de douceur.
Mais également…
d’attente.
Comme si elle cherchait quelque chose.
Ou quelqu’un.
Je fermai les yeux quelques secondes.
Un prénom commença à venir.
D’abord seulement un son.
« Sé… »
Puis plus clairement :
Séverine.
Je demandai :
— Le prénom Séverine vous dit quelque chose ?
Élodie réfléchit longuement.
— Non.
Je répétai :
— Personne dans votre famille ?
— Non. Vraiment personne.
Je notai mentalement le prénom.
Avec les années, j’ai appris à ne pas vouloir absolument faire correspondre immédiatement ce que je reçois à quelque chose.
Parfois, un détail n’a aucun sens sur le moment.
Puis il prend sa place beaucoup plus tard.
Nous continuâmes la visite.
Arrivée devant une petite pièce utilisée comme bureau, je ressentis de nouveau la petite fille.
Cette fois, une image très précise apparut.
Un meuble en bois.
Petit.
Avec un tiroir difficile à ouvrir.
Et dans ce tiroir…
une photographie.
Je regardai autour de moi.
Il y avait justement une ancienne commode contre le mur.
— Elle était déjà dans la maison ?
— Oui. Elle appartenait à ma grand-mère.
Je m’approchai.
Trois tiroirs.
Je posai la main sur le deuxième.
— Celui-ci s’ouvre ?
Élodie essaya.
Le tiroir résista.
Elle tira plus fort.
Rien.
Elle se mit à rire.
— Celui-là, justement, il est bloqué depuis toujours.
Nous n’insistâmes pas.
Mais à partir de cet instant, je ressentis la présence de Séverine beaucoup plus fortement.
Et surtout une émotion.
Pas de peur.
De la tristesse.
Une tristesse d’enfant.
Puis une phrase me vint :
« Mamie sait. »
Je la répétai à Élodie.
Elle me regarda.
— Ma grand-mère ?
— Je ne sais pas. J’entends simplement « Mamie sait ».
Sa grand-mère était encore vivante.
Elle avait plus de quatre-vingt-dix ans et vivait désormais dans une résidence pour personnes âgées.
Élodie hésita.
Puis elle prit son téléphone.
— Je peux l’appeler ?
Bien sûr.
Elle mit le haut-parleur.
Après quelques minutes de conversation, Élodie lui posa une question très simple :
— Mamie… est-ce que le prénom Séverine te dit quelque chose ?
Il y eut un silence.
Un très long silence.
Puis la voix de sa grand-mère changea.
— Pourquoi tu me demandes ça ?
Élodie me regarda.
Je sentis immédiatement que nous venions de toucher quelque chose.
Elle répondit :
— Parce que quelqu’un vient de me parler d’une petite fille qui s’appelait Séverine.
De nouveau, silence.
Puis sa grand-mère murmura :
— Oh…
Et elle se mit à pleurer.
Élodie ne comprenait plus rien.
— Mamie, qui était Séverine ?
Sa grand-mère mit quelques secondes avant de répondre.
Séverine était sa petite sœur.
Elle était morte enfant.
Elle avait huit ans.
À une époque où l’on parlait peu de la mort avec les enfants, la famille avait fait ce que beaucoup de familles faisaient autrefois.
On avait rangé les affaires.
Retiré les photographies.
Et surtout…
on avait cessé d’en parler.
La douleur était trop grande.
Les années avaient passé.
Puis les décennies.
Séverine était devenue un prénom presque effacé de l’histoire familiale.
Élodie n’avait jamais entendu parler d’elle.
Sa propre mère non plus, apparemment.
Je demandai doucement :
— Est-ce qu’elle avait des chaussures rouges ?
Au bout du téléphone, plus rien.
Puis la grand-mère répondit :
— Ses souliers vernis.
Elle raconta que Séverine avait reçu une paire de petites chaussures rouges pour un anniversaire.
Elle les adorait.
Elle voulait les porter même lorsqu’il pleuvait.
Élodie avait les larmes aux yeux.
Moi aussi, j’étais profondément touchée.
Mais il restait cette mélodie.
Je la fredonnai.
À peine trois ou quatre notes.
La grand-mère éclata en sanglots.
C’était une petite chanson que leur mère chantait lorsqu’elles étaient enfants.
Une chanson qu’elle chantait surtout à Séverine le soir.
Nous restâmes silencieuses.
Puis la grand-mère demanda :
— Vous êtes dans quelle pièce ?
Élodie répondit :
— Dans l’ancien bureau. Là où il y a la petite commode.
Sa grand-mère sembla surprise.
— La commode est encore là ?
— Oui.
— Et le deuxième tiroir ?
Élodie et moi nous regardâmes.
— Il est bloqué.
La vieille dame répondit simplement :
— Il faut l’ouvrir.
Cette fois, nous insistâmes.
Élodie alla chercher un tournevis.
Après quelques minutes, le tiroir céda enfin.
À l’intérieur, il y avait quelques papiers anciens.
Des cartes postales.
Un petit morceau de tissu.
Et tout au fond…
une enveloppe jaunie.
Élodie l’ouvrit.
Il y avait plusieurs photographies.
Sur l’une d’elles, deux petites filles se tenaient côte à côte.
La plus grande devait avoir une dizaine d’années.
La plus jeune environ huit.
Et aux pieds de la plus jeune…
deux petites chaussures sombres sur la photographie en noir et blanc.
Nous envoyâmes immédiatement la photo à sa grand-mère.
Quelques secondes plus tard, elle répondit :
— C’est elle.
Séverine.
Pour la première fois depuis le début de cette visite, je ressentis quelque chose de très fort.
Une joie.
Une joie presque enfantine.
Comme si cette petite fille venait simplement d’être retrouvée.
Mais je sentais qu’il restait encore quelque chose.
Je regardai la photographie.
Et une phrase me vint :
« Je ne voulais pas qu’elle m’oublie. »
Je la transmis.
Au téléphone, sa sœur pleurait.
Puis elle dit une phrase que je n’ai jamais oubliée :
— Je ne t’ai jamais oubliée. J’ai seulement appris à ne plus prononcer ton prénom.
À cet instant…
la présence changea.
C’est difficile à expliquer avec des mots.
Depuis mon arrivée, j’avais toujours senti cette petite fille au bout du couloir.
Comme si elle attendait.
Comme si elle n’osait pas avancer.
Et soudain, je ne la ressentais plus au même endroit.
Une image m’apparut.
Séverine courait.
Elle ne portait plus sa robe claire.
Je ne distinguais presque plus ses vêtements.
Je voyais surtout ses cheveux bouger et cette impression de lumière autour d’elle.
Puis elle se retourna.
Elle souriait.
Et elle disparut.
Je ne ressentis plus rien.
Pas un vide.
Au contraire.
Une immense douceur.
Quelques semaines plus tard, Élodie me donna des nouvelles.
Son fils ne s’était plus réveillé la nuit.
La petite mélodie avait disparu.
Mais surtout, quelque chose de beaucoup plus important s’était produit.
Élodie était retournée voir sa grand-mère avec les photographies retrouvées dans la commode.
Elles avaient passé tout un après-midi ensemble.
Pour la première fois depuis des décennies, sa grand-mère avait raconté Séverine.
Ses bêtises.
Son rire.
Ses chaussures rouges.
La chanson du soir.
Elle avait ressorti des souvenirs qu’elle croyait perdus.
Et lorsque Élodie m’appela, elle me dit :
— C’est étrange… j’ai l’impression qu’elle est revenue dans notre famille.
Je compris parfaitement ce qu’elle voulait dire.
Séverine n’était plus seulement la petite fille morte dont personne ne parlait.
Elle avait retrouvé son prénom.
Son visage.
Son histoire.
Sa place.
Je ne sais pas pourquoi certaines présences semblent se manifester.
Je ne prétends pas davantage savoir ce qu’il existe après la mort.
Je peux seulement raconter ce que je ressens et ce que j’ai vécu au fil des années.
Mais cette histoire m’a appris quelque chose.
Nous pensons parfois que le contraire de la mort est la vie.
Je me demande si, quelquefois, le véritable contraire de la mort ne serait pas plutôt l’oubli.
Car tant qu’un prénom est prononcé…
tant qu’une photographie passe d’une main à une autre…
tant qu’une vieille dame peut encore raconter les chaussures rouges de sa petite sœur…
quelque chose continue.
Ce soir-là, une enfant que presque toute une famille avait oubliée avait retrouvé sa place parmi les siens.
Et au bout de ce couloir où elle avait attendu si longtemps…
Séverine n’avait finalement demandé qu’une seule chose : qu’on se souvienne d’elle.
Christelle
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