Le parfum dans l’escalier

Le parfum dans l’escalier

Il y a des signes qui sont difficiles à expliquer.

On peut douter d'une image.

Se demander si un ressenti vient réellement de nous.

Mais une odeur…

Une odeur peut faire revenir une personne en une fraction de seconde.

Cette femme était venue me consulter quelques mois après le décès de son mari.

Je vais l'appeler Anne.

Elle ne m'avait pas demandé d'entrer en contact avec lui.

Elle voulait surtout parler d'elle.

De l'après.

De cette vie qu'il fallait maintenant apprendre à continuer seule après tant d'années passées à deux.

Nous parlions depuis un moment lorsqu'une odeur apparut.

Un parfum masculin.

Très présent.

Je le sentais comme si quelqu'un venait d'en mettre à côté de moi.

Je m'arrêtai.

Votre mari portait beaucoup de parfum ?

Anne me regarda, surprise.

Oui… pourquoi ?

Je lui expliquai ce que je ressentais.

Son expression changea immédiatement.

Je le sens aussi.

Je crus qu'elle parlait de cet instant précis.

Mais non.

Depuis le décès de son mari, il lui arrivait de sentir son parfum chez elle.

Toujours de façon très brève.

Et presque toujours…

dans l'escalier.

Elle avait d'abord pensé que l'odeur était restée imprégnée quelque part.

Elle avait lavé.

Aéré.

Déplacé certaines affaires.

Mais de temps en temps, sans raison apparente, le parfum revenait.

Je lui demandai :

Il y avait quelque chose de particulier dans cet escalier ?

Elle secoua la tête.

Rien.

Je repris la consultation.

Quelques instants plus tard, une autre image s'imposa à moi.

Un vêtement sombre.

Un manteau ou une veste.

Puis une main qui glissait quelque chose dans une poche intérieure.

Je lui demandai :

Vous avez encore ses vêtements ?

Elle baissa les yeux.

Oui. Tous.

Elle n'avait pas réussi à les trier.

Ils étaient encore dans l'armoire.

Je lui décrivis simplement ce que je venais de voir.

Un manteau.

Une poche intérieure.

Quelque chose de petit.

Elle ne voyait pas ce que cela pouvait être.

Nous avons terminé la consultation sans en savoir davantage.

Quelques jours plus tard, Anne m'appela.

Sa voix était différente.

Elle avait finalement ouvert l'armoire.

Pas pour tout vider.

Pas encore.

Simplement pour regarder.

Elle avait pris plusieurs vestes, puis était tombée sur un manteau que son mari portait souvent.

Elle avait fouillé les poches.

Dans la poche intérieure, ses doigts avaient touché un petit morceau de papier plié.

Elle l'avait ouvert.

Ce n'était pas une lettre.

Ce n'était pas un message préparé avant sa mort.

C'était simplement une petite liste écrite de sa main.

Du pain.

Des ampoules.

Un produit pour bricoler.

Deux ou trois choses ordinaires.

Puis, tout en bas :

« Penser aux fleurs pour elle. »

Anne avait immédiatement compris.

La date inscrite sur le papier correspondait à quelques jours avant leur anniversaire de mariage.

Il avait prévu de lui acheter des fleurs.

Il ne l'avait jamais fait.

La vie en avait décidé autrement.

Lorsque Anne me raconta cela, elle pleurait.

Mais elle riait aussi.

C'était tellement lui… Il faisait des listes pour absolument tout.

Puis elle ajouta :

Je crois que je vais garder ce bout de papier toute ma vie.

Je lui demandai alors où se trouvait l'armoire dans laquelle elle avait retrouvé le manteau.

Elle resta silencieuse quelques secondes.

Puis elle me répondit :

À l'étage.

Pour y accéder…

elle devait monter l'escalier où elle sentait son parfum.

Je n'ai rien ajouté.

Il n'y avait rien à ajouter.

Je ne sais pas si certaines odeurs sont des souvenirs extrêmement puissants, si notre esprit les recrée lorsque quelqu'un nous manque…

ou si, parfois, elles sont autre chose.

Je laisse chacun libre de l'interpréter.

Je sais simplement qu'une femme qui n'arrivait pas à ouvrir une armoire a fini par le faire.

Et qu'au fond d'une poche, elle a retrouvé un petit morceau de la vie qu'elle avait partagée avec l'homme qu'elle aimait.

Pas une déclaration extraordinaire.

Pas de grands mots.

Seulement quelques courses…

et des fleurs auxquelles il avait pensé pour elle.

Parce que les plus beaux messages ne sont pas toujours les plus spectaculaires.

Parfois, quelques mots griffonnés au fond d'une poche suffisent à nous rappeler une chose essentielle :

nous avons été aimés.

Christelle

 

© Bulle de Marie-Louise – Les Chroniques de l’invisible
Texte original. Toute reproduction, adaptation ou utilisation, totale ou partielle, sans autorisation préalable est interdite.

0 commentaire

Laisser un commentaire

Veuillez noter que les commentaires doivent être approuvés avant leur publication.